domingo, 11 de noviembre de 2012

Marie-Agnès Gillot / Merce Cunningham

Loïc le Duc

Version espanola

Sous apparences - Marie-Agnès Gillot
Photo : Julien Benhamou / Opéra National de Paris

Le Maître Cunningham et l’apprentie chorégraphe Gillot. La double-bill à l’affiche de l’opéra de Paris pourrait agréablement surprendre. Elle déçoit. Brigitte Lefèvre, directrice de la danse, a voulu associer à la reprise d’ « Un jour ou deux », la création de la danseuse-étoile Marie-Agnès Gillot qui conçoit là sa première chorégraphie pour le Ballet de l’opéra de Paris.


Sous apparences - Marie-Agnès Gillot
Photo : Julien Benhamou/Opéra National de Paris
Marie-Agnès Gillot s'est appropriée le processus de création du chorégraphe américain en associant des artistes de toutes disciplines. Laurence Equilbey, chef d'orchestre et directrice musicale du chœur Accentus, a conçu une dramaturgie musicale constituée du Kyrie et de l’Agnus Dei de la Messe n°2 en si mineur de Bruckner, d’une pièce pour clavecin de Ligeti et d’extraits de la Rothko Chapel de Morton Feldman. Olivier Mosset transpose ses peintures abstraites en un décor original où cour et jardin se croisent et s'inversent. Walter Van Beirendock, créateur d'une mode anticonformiste, a conçu les étranges et provocants costumes : sapins de tulle, guêpes géantes et roquettes roses peuplent cet univers mystérieux et chimérique. Et sur un sol noir, lisse et ultra brillant, la danseuse étoile - chorégraphe lance, filles et garçons, chaussés de pointes, dans de longues glissades. Des choix qui restreignent forcément le vocabulaire chorégraphique qui se limite à des ports de bras, des épaulements, des portées statiques. Et parce que « Sous apparences » se veut une réflexion sur la pointe, la danseuse-étoile chorégraphe tente, en vain, de trouver un langage masculin avec cet objet sacré. Mais là ou Edouard LockAmjad ») excelle, Marie-Agnès Gillot échoue : il y a un manque flagrant de fluidité sur le plateau, une prise de risque qui tombe trop souvent à l'eau. En raison d’une volonté, soulignée et répétée, de désexualiser, à outrance, certains codes ? Ou parce que la chorégraphe et ses interprètes ne sont pas allés au bout de cette prise de risque, ô combien revendiquée, et n'ont pas exploité l'art de la chute ? Dommage, parce que l’investissement des interprètes est évident… et Vincent Chaillet, parfait.


Un jour ou deux Merce Cunningham
Photo : Julien Benhamou / Opéra national de Paris

« Un jour ou deux », qui suit, est d’un calibre bien différent. Commande de 1973 de l’Opéra à Merce Cunningham et à son compagnon, John Cage, cette pièce désarçonna le public…. Et bouleversa les habitudes de la Grande Maison : tandis que Cunningham tente de faire traverser aux danseurs des expériences qui leur sont totalement étrangères, l'orchestre s'émeut d'avoir à manipuler des boites de carton, s'offusque d'une liberté qui lui est laissée de circuler entre trois groupes d'exécutants, et menace de refuser d'interpréter la partition de Cage. Le décor et les costumes minimalistes de Jasper Johns, autre représentant de l’avant-garde artistique outre-Atlantique, ajoute à l’étonnement du public. Aujourd’hui, plus que jamais, « Un jour ou deux » s'impose comme une œuvre lisible, accessible et sophistiquée.Eclosion de vitesses, division des parties du corps. Coordination virtuose du jeu des jambes, de mouvements inédits du dos et des bras. Variations de directions et de rythme. Il faut souligner, dans la gamme des mouvements proposés, la richesse de la technique élaborée par Cunningham qui donne à toutes les parties du corps une importance égale dans le geste. Ce qui ne va pas sans une maîtrise tout à fait virtuose de la part des danseurs du ballet de l’opéra de Paris, même s’ils ont un peu trop tendance à arrondir les angles, à enjoliver les portés. Simon Valastro est éblouissant, Florent Magnenet surprenant. On imagine l'ampleur et la complexité du travail des interprètes, dans cet espace déstabilisé, sans recours à une référence émotionnelle ou figurative. 

Un jour ou deux - Merce Cunningham
Photo : Julien Benhamou / Opéra national de Paris
Autant de conditions qui requièrent du spectateur une autre façon de voir. Il se trouve confronté à une danse souvent nouvelle, une danse non narrative, sans lien apparent avec la musique ; de multiples évènements simultanés et différents sont présentés sur le plateau, sans communauté rythmique ni formelle, et sans que rien n'indique une hiérarchie entre eux. Le spectateur de Garnier doit apprendre à choisir ce qu’il regarde, ou à regarder plusieurs choses en même temps sans que, en l'absence d'un fil conducteur musical ou dramatique, il puisse, au premier abord, identifier une logique ou une cohérence. Soixante minutes de pureté, de bonheur. "Un jour ou deux" est incontestablement un joyau du répertoire contemporain.


Sous apparence
Laetitia Pujol, Alice Renavand, Vincent Chaillet et le corps de ballet de l'Opéra national de Paris

Chorégraphie : Marie-Agnès Gillot
Décor : Olivier Mosset
Costumes : Walter Van Beirendonck

ARS NOVA Ensemble Instrumental
Choeur Accentus
Direction musicale : Laurence Equilbey

Un jour ou deux
Stéphanie Romberg, Florian Magnenet, Fabien Révillion et le corps de ballet de l'Opéra national de Paris

Chorégraphie : Merce Cunningham
Musique originale : John Cage
Décors et costumes d'après Jasper Johns.

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